Café du français

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Enfance. De la colle à l’école

Enfance. De la colle à l’école




Renoncer à la drogue et à la dangereuse liberté de la rue pour remettre sa vie sur les rails : c’est ce que propose le centre de désintoxication de Aïn Atiq aux “enfants perdus”. Visite.


Tout sourire, Zouhaïr s’approche du cheval, qu’il caresse avec un ravissement un peu effrayé. Il n’a pas vraiment l’habitude de ces grosses bêtes… Voilà à peine une semaine qu’il est arrivé, avec deux copains, au centre de désintoxication “La maison du nouveau départ”, à Aïn Atiq (près de Temara). Sa boule à zéro et son regard un peu égaré

lui donnent bien l’air d’un nouveau venu…apparemment tout content d’être là : “Je ne vais pas partir, assure-t-il. Je voudrais bien dire à mes autres amis de la rue qu’ils devraient venir ici. Ce que je préfère, c’est la gym. Et puis je voudrais bien retourner à l’école”. Quand on lui demande son âge, Zouhaïr n’en a aucune idée. L’acte de naissance dans son dossier atteste qu’il a treize ans, mais il en paraît dix. Cela fait déjà trois ans qu’il a laissé tomber l’école, poussé par sa mère à vendre des sacs en plastique sur les marchés. “Elle me frappait si je ne ramenais pas assez d’argent, alors j’ai fini par partir, raconte Zouhaïr. Je ramassais des appâts pour la pêche au bord d’une rivière pour acheter de la nourriture et de la colle à sniffer”.
Après cinq mois à vivoter dans la rue, l’adolescent a rencontré les éducateurs de l’Association marocaine d’aide aux enfants en situation précaire (AMESIP). Ils lui ont proposé de l’accueillir au centre, où il est arrivé dans un état critique. Il est en train de passer le cap le plus difficile, explique l’équipe, celui de “la grande souffrance” comme on l’appelle ici. Non seulement Zouhaïr est assailli de maux de tête à cause du sevrage, mais il doit s’adapter à un quotidien extrêmement structuré après avoir connu la liberté absolue de la rue. Une mauvaise passe qui ne dure normalement pas plus de deux semaines, durant laquelle la plupart des fugues ont lieu.

Les occuper en permanence”
En fait, les addictions dont souffrent les enfants ne sont pas aussi sévères que la détérioration générale de leur santé, notamment du système respiratoire. La plupart ont sniffé de la colle ou du diluant, d’autres ont pris du karkoubi ou du maâjoun. Et, parfois, tout cela à la fois… Les plus accros feront d’abord un passage au service toxicomanie de l’hôpital, mais sans y rester. Les traitements sont suivis au centre, avec un accompagnement médical dans un dispensaire à proximité. C’est également là que les enfants très agités sont conduits pour rencontrer un psychiatre. Mais dans l’ensemble, la solution n’est pas médicale, elle est sociale et psychologique. “L’essentiel, surtout au début, c’est de les maintenir occupés en permanence”, explique le coordinateur, Abdellah Jelil.
En effet, avec leur emploi du temps strictement organisé de 7 à 21h, les 63 gamins du centre ne risquent pas de s’ennuyer. Quand ils ne sont pas en classe (en arabe et français) ou en train de faire une activité (informatique, musique, arts plastiques ou gymnastique), ils participent à une animation lors d’un moment de “liberté encadrée”. Ils apprennent aussi à prendre soin des deux chevaux du centre. La dizaine d’éducateurs, ainsi que le psychologue du centre, profitent de toutes ces activités pour organiser des séances d’écoute collective à base de jeux ou de débats. Les “anciens”, ou du moins les plus stables parmi les pensionnaires, aident à faire le lien avec les nouveaux encore fragiles. “Mais le but n’est pas de parler tout le temps des drogues, précise Abdellah Jelil. Cela fait partie de leur passé, mais nous n’insistons pas sur ces souvenirs, nous parlons de leur avenir”.

Le trampoline comme thérapie
Au cœur du carré parfait que forme le bâtiment tout de plain-pied, se trouve une magnifique halle de gymnastique. A voir les garçonnets concentrés sur leur cours de trampoline, on ne doute pas que la gym est aussi au cœur de leurs préoccupations. Tous trouvent plaisir à améliorer les performances d’un corps souvent diminué par les privations et les substances toxiques. Les plus doués peuvent même intégrer l’Ecole du cirque de Salé, également gérée par l’AMESIP.

Car la vocation du centre, c’est d’être un lieu de transit. En cinq ans d’existence, avec sa capacité de seulement 64 lits, il a hébergé 230 enfants : chacun ne reste qu’une année en moyenne. Une fois que les enfants ont retrouvé un équilibre, le centre assure leur réinsertion familiale et scolaire. L’assistante sociale s’occupe de rétablir le contact avec la famille, et, dans l’idéal, quand l’enfant est prêt, il repart à l’école près de chez lui. Ceux qui sont trop âgés ou trop en retard pour une scolarisation classique sont placés dans un des centres “de jour” de l’AMESIP, où ils continuent les cours d’alphabétisation et diverses formations, tout en vivant dans leur famille. Un centre entièrement dédié à la pâtisserie ouvrira d’ailleurs ses portes à la rentrée 2010.

Devenir maréchal-ferrant… ou lycéen
Le centre de désintoxication a lui-même monté deux projets de formation professionnelle. En 2005, 20 jeunes ont ainsi appris le métier de maréchal-ferrant (et tous ont ensuite trouvé un emploi) grâce à un partenariat avec les Haras de Bouznika et la Société de protection des animaux (SPANA). L’un d’eux, qui a 20 ans aujourd’hui, est lui-même devenu formateur. C’est également lui qui est responsable des deux chevaux du centre.

En 2010, un autre groupe sera placé en internat à l’Ecole d’agriculture de Temara.
Mais parfois, c’est l’échec : la famille, une fois retrouvée, ne joue pas le jeu, et le séjour au centre se prolonge, sans débouché apparent… Mouhcine, par exemple, a débarqué au centre dès son ouverture en 2005, après avoir vécu quatre ans dans les rues de Rabat et consommé beaucoup de psychotropes. A 16 ans, il semble en avoir 12. Son sevrage a duré trois mois et son comportement demeure encore instable. Plusieurs fois, l’équipe a tenté de le réinstaller chez sa mère. Chaque fois, il a fugué. Il sait lire, mais ne progresse pas vraiment en classe, même s’il est passionné par le théâtre. Et aucune carrière ne l’intéresse, à part celle de…footballeur ! Bref, l’équipe d’éducateurs ne sait guère dans quelle direction pousser Mouhcine.
Autre histoire, autre destin : Amine, 18 ans, est souriant et bien dans sa peau. Lui aussi est là depuis le début du centre, lui aussi a passé quatre ans à la rue, après la mort de sa mère. Pourtant, depuis son arrivée, à 13 ans, il s’est parfaitement adapté. Il a rattrapé une bonne partie de son retard scolaire, au point d’être aujourd’hui inscrit en cinquième année au lycée le plus proche du centre. Vu la situation chez son père, il a décidé de rester au centre jusqu’à son baccalauréat, avec l’objectif de devenir médecin. Amine, c’est un peu le modèle des 24 autres jeunes du centre qui sont scolarisés à l’extérieur. Ils ont réussi les tests permettant de quitter l’enseignement “informel” du centre (conventionné avec le ministère de l’Education) pour intégrer le système éducatif des environs. Vingt-et-un “petits” marchent chaque jour jusqu’à l’école, et trois “grands” se rendent au collège. Le soir, ils se consacrent à leurs devoirs avec le soutien des éducateurs (et, souvent, de Amine). Pour eux, tous les espoirs sont permis…


Vue d’ensemble. Des initiatives encore isolées
Le centre de désintoxication de Aïn Atiq, géré par l’AMESIP, recueille essentiellement des enfants de la région de Rabat-Salé. Il reçoit plusieurs subventions de l’Etat (notamment des ministères de l’Education et de l’Emploi) en plus de son partenariat avec l’INDH, mais l’essentiel du budget est assuré par des mécènes (entreprises, particuliers, ambassades). Dans le reste du pays, on trouve d’autres associations diversement subventionnées, disposant également d’un centre d’accueil et travaillant sur le même mode, c’est-à-dire avec des éducateurs qui vont à la rencontre des enfants des rues : Bayti à Casablanca, Darna à Tanger, Karam à Marrakech… Mais ces initiatives, toujours locales (et jamais publiques), ne sauraient couvrir tout le territoire. Ainsi, le manque se fait cruellement ressentir dans le nord, où les drogues dures sont suffisamment bon marché pour être accessibles aux enfants des rues. Dans la région de Nador, notamment, aucune association ne travaille avec les nombreux enfants fugueurs qui se concentrent près de la frontière.

 
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04/08/2010
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